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L’entrée en lice des animalistes

Dans la décennie des années cinquante et soixante, lorsqu’on voyait côte à côte Picasso et Cocteau dans les arènes de Fréjus, recevant les hommages de Dominguín, la corrida paraissait exotique mais élégante au tout-venant. Les non-aficionados à l’affût des aubaines culturelles trouvaient de bon ton d’y venir au moins une fois pour en parler dans les dîners en ville. La princesse Soraya et Brigitte Bardot y souriaient aux photographes des magazines. Aujourd’hui le décor a bien changé. Bien des « peoples » rasent les murs avant de pénétrer dans une arène et jugent prudent de mettre leur éventuelle afición* dans leur poche. La corrida, violemment décriée au nom des bonnes mœurs dans le monde, y compris en Espagne, est devenue politiquement incorrecte dans un large secteur de l’opinion. Les risques excessifs courus par l’homme, qui motivaient jadis le rejet de l’Église, et naguère la critique humaniste et sociale d’un Blasco Ibañez, dans Arènes sanglantes, à l’égard d’une terrible profession qu’on ne peut embrasser que pour échapper à la misère, n’intéressent presque plus personne. Seuls préoccupent les taureaux disparaissant immédiatement sous la catégorie, désormais intouchable, des animaux. Avec les animalistes venus du monde anglo-saxon, car c’est leur influence qui est ici à l’œuvre, l’écologie et le royaume de Disney se confondent et prennent des allures totalitaires. À partir de l’instant où les bêtes sont travesties et deviennent des substituts d’hommes, empruntant nos expressions et nos affections, nous ne voyons plus en elles que des semblables et nous pensons que leurs « droits » sont équivalents aux nôtres. Toutes les spécificités disparaissent. On comprend dès lors qu’une fête dont le fondement est le respect sinon l’exaltation de l’animalité du taureau soit à contre-courant. Il faut à toute force la supprimer, quitte à envoyer du même coup à l’abattoir tout le cheptel bravo* dont l’existence est subordonnée au maintien de cette tradition. Car la mort de ces animaux, apparemment, n’est pas le véritable problème ; ce qui est intolérable pour les anti-taurins est leur mort en public. À leurs yeux il n’y a là ni combat ni art, rien que le spectacle de la souffrance, voire de la « torture ». Être amateur de corrida est donc le signe de la plus grande perversité et barbarie, puisque la seule jouissance ne peut être que celle de contempler ce martyre animal. On voit ce que le même jugement réducteur pourrait donner, appliqué à d’autres activités : le seul plaisir du pêcheur à la ligne est-il de voir se tortiller durant de longues minutes le poisson saisi par l’étouffement, ou du gastronome de se rappeler que sa langouste a été plongée vivante dans l’eau bouillante ?

Mais il appartient aussi à la communauté des aficionados d’être plus explicite sur ses motivations ; de faire comprendre, sinon de faire partager, sa fascination pour ce dialogue exceptionnel, au sens premier, entre un homme et une bête potentiellement meurtrière, non apprivoisée, et pourtant complice au fil des passes ; un dialogue dont l’harmonie finit par substituer au temps de la violence le temps du rêve, et par distiller l’illusion d’une éternité éphémère. La corrida est la manifestation de l’entrelacement constant de la vie et la mort, l’une recevant sa lumière de sa proximité avec l’autre. Nous mourons avec le taureau, et revivons avec le fauve qui, à son tour, bondit sur le sable et court tête haute au ras des barrières. La beauté que le torero imprime à ses gestes, face à ce partenaire redoutable, est, elle aussi, dans son évanescence toujours menacée, frappée du signe de la vie et de la mort. Garcia Lorca l’a illustré dans une phrase à faire pâlir toute autre formule : « Le torero mordu par le duende* donne une leçon de musique pythagorique et fait oublier qu’il ne cesse de précipiter son cœur sur les cornes. »

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* Afición : désigne à la fois la passion que ressentent les aficionados et la communauté qu'ils  constituent.

* Bravo : (adj.) ; brave (francisé) ; bravura ; bravoure : s'applique d'abord à l'animal de race non domestique, en l'occurence au taureau de combat ; prend par la suite un sens positif pour qualifier l'animal doué de vertus offensives, chargeant avec ardeur.

* Duende : le génie mystérieux et obscur de l'inspiration dans la sensibilité andalouse, qu'il s'agisse du toreo ou du flamenco.

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La table des matières est la suivante :

I Préhistoire et confluences  -  II L'éclosion -  III Âge d'or et âges d'argent -IV La forge du toro bravo -V À l'épreuve de l'histoire - VI La grande controverse - VII Hors les murs –
VIII - Ma corrida – IX Épilogue 
Glossaire - Bibliographie 

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La corrida est un patrimoine
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