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Valeurs éthiques et esthétiques de la corrida par Francis WOLFF

Le point commun de toutes les tauromachies, c’est qu’elles dénotent la fascination et l’admiration qu’exercent, dans toutes les cultures, le taureau et sa puissance, réelle ou symbolique. Dans une tauromachie, l’animal est donc combattu avec respect, et non abattu comme une bête nuisible ou achevé comme une simple machine à produire de la viande. Cependant, la corrida se distingue des autres tauromachies par deux traits particuliers :

- l’animal est tué rituellement, ce qui donne à la corrida sa dimension tragique, et il est tué en public, ce qui garantit la loyauté de sa mise à mort.

- une des finalités essentielles de la corrida est de créer une œuvre d’art éphémère en utilisant la charge naturelle du taureau de combat.

Ces deux dimensions particulières, éthique et esthétique, expliquent peut-être que la corrida soit la seule tauromachie à être sortie des limites de son terroir d’origine (l’Andalousie et la Navarre) pour être adoptée par une partie des peuples de la Méditerranée et de l’Amérique latine, et surtout qu’elle ait conquis la plupart des modes d’expression artistique de la « haute culture » (littérature, poésie, peinture, sculpture, musique, cinéma, etc.).

 

I/ Valeurs éthiques de la corrida

A/ La mort du taureau

La corrida est née au siècle des Lumières comme une illustration du pouvoir de l’homme et de la civilisation sur la nature brute. Cette mise à mort s’accompagne donc d’un rituel festif qui la distingue tant de l’abattage des bêtes malfaisantes que de la mort mécanisée des animaux dans les abattoirs. Dans des sociétés occidentales qui cachent la mort comme une maladie honteuse et qui ont fait progressivement disparaître de l’espace public tous les rituels de passage et tous les signes de deuil, des sociétés qui, naguère rurales, faisaient de la mise à mort d’un animal domestique (celle du coq, du cochon) un acte festif rythmant l’ordinaire des jours par l’exceptionnalité des actes solennels de communion familiale, la corrida rappelle que la mort d’un animal n’est pas un phénomène banal. Dans la corrida cette mort s’accompagne de toutes les marques de respect traditionnel pour l’animal : rituel réglé précédant l’acte et silence recueilli au moment de la mort. Elle ajoute à ces marques symboliques une dimension réelle : la règle selon laquelle on ne peut tuer l’animal respecté qu’en risquant sa propre vie.

Dans l’économie du spectacle, la mort du taureau n’est pas un épisode accessoire, mais elle constitue la finalité de tous les actes qui précèdent et qui apparaissent ainsi comme la préparation indispensable à l’acte suprême.

Dans l’économie du rituel tauromachique, cette mort du taureau assume en outre trois types de fonction. Symbolique : une corrida est le récit de la lutte héroïque et de la défaite tragique de l’animal : il a vécu, il a lutté, il meurt. Sur le plan éthique, la mise à mort est l’« instant de vérité », l’acte le plus risqué pour l’homme, celui où il se jette entre les cornes en tentant d’esquiver le coup de corne grâce à l’emprise technique qu’il a acquise sur son adversaire au cours du combat. Esthétiquement, le coup d’épée est le geste qui achève l’acte et fait naître l’œuvre ; l’estocade réussie, parfaite, immédiate, semble donner au travail qui précède l’unité, la totalité et la perfection d’une œuvre.

 

B/ L’éthique générale de la corrida

Le sens, l’esprit et la valeur de la corrida reposent sur deux piliers : le premier, c’est le combat du taureau, qui ne doit pas mourir sans avoir pu exprimer, au maximum, ses facultés offensive ou défensive ; le second pilier, symétrique, c’est l’engagement du torero, qui ne peut affronter son adversaire sans se mettre lui-même en danger. La corrida n’aurait aucun sens, et aucune corrida n’aurait d’intérêt, sans cette combativité spontanée du taureau et sans ce risque de mort permanent du torero.

 

C/ La mise en représentation des vertus humaines

Le combat de l’arène contre un fauve met en scène des vertus humaines d’ordre intellectuel et d’ordre moral. Les vertus intellectuelles sont la ruse et l’intelligence de l’animal.

- L’intelligence herméneutique : afin de pouvoir affronter l’animal, le torero s’efforce de comprendre et de prévoir son comportement, selon les signes successifs qu’il donne de sa personnalité combattante. Cela suppose une pénétration intuitive de ses actions et réactions, une intelligence stratégique du combat adaptée à chaque adversaire et un sens tactique des gestes nécessaires à chaque phase du combat. Ce sont les mêmes compétences que s’efforcent s’acquérir les spectateurs. Ils tentent eux aussi de déchiffrer le comportement du taureau et de juger comment le torero s’adapte à son adversaire.

- La ruse : le torero offre volontairement un animal dangereux, mais il détourne sa charge par un leurre de tissu : une esquive, faite d’audace et d’astuce. Cette série d’esquives à la fois trompeuses dans leur finalité (le taureau ne poursuit qu’un leurre) et sincères dans leur réalisation (le corps est à la merci des cornes) sont l’expression de cette intelligence propre aux combattants que les Grecs appelaient la métis. La finalité de tous ces actes, qui culminent dans la mise à mort, acte de maîtrise suprême, est la domination de l’homme sur l’animal : il s’agit d’obliger le taureau à charger là, quand et comme l’homme l’a décidé, selon la gratuité du jeu et la feinte du leurre. Il en résulte un « travail » (une faena) qui est comme une action domesticatoire concentrée en quelques minutes.

- Vertus morales : dans l’exécution du rituel tauromachique, le toreron’apparaît pas seulement comme un simple technicien ni même comme un artiste, il est aussi, à sa manière, une sorte de modèle d’un « art de vivre ». Sa conduite, à tout moment, même lorsqu’il ne combat pas, doit respecter certains grands principes moraux, certains codes éthiques, certaines règles morales. Il doit conformer son image à un idéal de constance, de sérénité, d’impassibilité. Plus particulièrement, les vertus morales que l’on exige de lui se déduisent des différents actes auxquels l’oblige son office.

- il doit un animal naturellement dangereux, ce qui exige courage et sang-froid ;

- il doit l’affronter en public, sans perdre la face, ce qui exige panache et dignité ;

- il doit le dominer, c’est-à-dire le contraindre à agir contre sa nature, ce qui exige maîtrise de soi, de son corps, de ses réactions instinctives, de ses émotions incontrôlées ;

- il doit aussi tuer cet adversaire, ce qui ne se justifie que si, ce faisant, il met sa propre vie en jeu : cela suppose une parfaite loyauté vis-à-vis de cet adversaire et une totale sincérité dans son propre engagement physique et moral ;

- il doit enfin savoir être solidaire avec les compagnons face au danger, ce qui exige, plus d’une fois, sacrifice de sa propre personne ou mise en péril de sa vie.

 

II/ Valeurs esthétiques de la corrida

Le rituel tauromachique est soutenu par l’éclat de toutes les formes d’expression artistique populaire ou savante, l’architecture des arènes, l’art très vivant des costumes de lumière, savamment brodés et chamarrés, ou l’art de la composition musicale des paso-dobles taurins, chargés de souligner les moments clés su spectacle. On comprend que ce spectacle total, comparable à bien des égards à l’opéra, ait pu inspirer tant d’artistes.

Mais s’il faut préserver la tauromachie comme une forme d’expression unique qui ne doit pas se perdre, c’est surtout qu’elle est en elle-même une forme d’art, qui renoue peut-être avec l’origine même de l’art. Il s’agit en effet de donner forme humaine à une matière brute, en l’occurrence la charge d’un animal qui combat : l’action du leurre dépouille l’assaut de l’animal de sa fonction mortifère et de sa violence naturelle et, grâce à l’emprise que ce leurre permet sur la charge du taureau, le torero la conduit, la courbe, l’adoucit, la polit, la ralentit. En somme il humanise une force naturelle.

Ce faisant, l’art tauromachique crée une œuvre fugace qui suppose élégance, harmonie, perfection et équilibre. Le torero s’efforce, comme les peintres les plus classiques, de produire le plus d’effets sur son matériau (la charge du taureau) avec le minimum de causes, c’est-à-dire d’espace, de temps et de mouvements. Il vise, comme en musique ou en danse, à l’harmonie des mouvements, à la mesure des actions et au rythme des gestes ; comme dans les arts plastiques, il cherche la perfection des formes, l’équilibre des lignes et des volumes en tension opposée. Et comme les arts dramatiques, la corrida allie hasard et nécessité.

Cet art tient à la fois du classique et du contemporain. Art classique, il vise la beauté : transformer l’assaut chaotique, précipité et fonctionnel de l’animal, en un mouvement harmonieux, mesuré et gratuit. Mais c’est aussi un art contemporain de la performance unique et de la présentation directe du corps. Car, comme tous les arts de la « présentation », il ajoute une dimension qu’aucun art de la « représentation » ne peut donner : la dimension de la réalité. La corrida est un drame tragique, mais c’est un drame réel qui montre la mort en face.

A cette dimension esthétique de la corrida, le tragique, la corrida en ajoute une autre, qui lui est opposée et qui la complète : la fête.  Elle a toujours été liée à ces périodes de rupture avec la vie quotidienne, à ces moments de commémoration où une communauté se retrouve et se recrée. Aujourd’hui encore, elle est au centre de nombreuses fêtes populaires des régions méridionales.

C’est cette unité de ces deux faces opposées, la dimension tragique et la dimension festive, qui fait la singularité éthique et esthétique de la corrida.



La corrida est un patrimoine
culturel immatériel français
 

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