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Lettre à Florence Delay sur sa « fausse afición » par François Zumbiehl

Florence Delay, actrice, l’inoubliable Jeanne d’Arc de Robert Bresson, universitaire spécialisée en littérature générale et comparée, romancière, auteur dramatique, scénariste, metteur en scène, critique littéraire, membre de l’Académie Française, proche admiratrice de José Bergamín dont elle a été une remarquable traductrice… 
Cette parisienne n'a jamais renié des origines bayonnaises, son hispanophilie et son amour pour la corrida.

Elle a signé une postface à « La tauromachie, art et littérature », un recueil d’études choisies et préfacées par François Zumbiehl (L’Harmattan – 01 12 90). Cette postface est intitulée, « Confession torera ou la fausse afición ».

François Zumbiehl, prend prétexte de cette « fause afición » pour écrire à Florence Delay et lui rappeler sa fine sensibilité à cette improbable et implacable dialectique entre l’art du toreo et l’art littéraire…

Cette lettre a trouvé sa place dans un ouvrage collectif d'hommage à l'académicienne, publié au printemps 2013 par les Presses Universitaires de Bordeaux.

 

Lettre à Florence Delay sur sa « fausse afición »

 

Chère Florence,

J’ai d’abord été surpris par cette ombre de conscience malheureuse dans votre « confession torera ». Cela ne s’accordait pas avec votre adhésion sans faille, dans les pas de votre maître Bergamín, à cet art de légèreté, de grâce et d’intelligence, dont rien ne devrait obscurcir les lumières. Et puis, comme pour beaucoup d’entre nous, les taureaux, qui vous ont accompagnée toute votre vie, y sont entrés le plus naturellement du monde, par l’enfance. Depuis la maison bayonnaise de votre grand-père, sur les allées Paulmy, vous avez vécu l’effervescence de l’avant-corrida, et d’après elle imaginé les prouesses qui se déroulaient à l’intérieur des arènes voisines, dans lesquelles vous n’étiez pas encore admise. Or, vous le savez bien désormais, ce moment où l’on rêve et espère ce que l’on n’a pas encore vu est peut-être ce qu’il y a de plus précieux et de moins contestable dans l’itinéraire de l’afición. Il en va de même de toute passion amoureuse.

Mais,- vous sentez-vous obligée d’avouer-, comme pour regretter la perte de virginité de votre regard, dans votre adolescence la tauromachie s’est dévoilée à vous par un poème de deuil, Les lamentations pour Ignacio Sánchez Mejías de Federico Garcia Lorca, et votre première corrida fut avec le taureau Gorondo et l’infortuné Caracho, dans le roman de Ramón Gómez de la Serna. Ces œuvres vous ont à jamais marquée, mais elles ont par ricochet provoqué chez vous une tension presque permanente qui vous a fait considérer avec beaucoup de circonspection l’intrusion de la littérature dans l’arène, ou plutôt du vocable que l’on met entre guillemets lorsque les mots, et plus encore l’emphase, s’utilisent comme des fards et plaquent leur flou artistique sur une réalité d’autant plus parlante qu’on sait la voir dans sa nudité. La corrida – dites-vous – ne se prête pas à l’imagination et à la rêverie, à ce qu’on assimile trop souvent à la chose littéraire ; au contraire, toute son entreprise est de rendre tangible ce qu’elle convoque dans son spectacle.

Cette réalité, vous y avez enfin accédé en 1959, au cours du fameux mano a mano bayonnais entre Ordoñez et Dominguín. Elle vous a d’abord interloquée par défaut de références et de bagage technique, mais vous avez été saisie par l’essentiel : le temple d’Ordoñez et son effet apaisant sur le taureau et sur votre anxiété. Il vous a fallu, cependant, vous habituer à attraper au vol, avant qu’elles ne s’effacent, les multiples étincelles d’un art à nul autre pareil, qui est avant tout et à la lettre, comme vous le rappelez, un art de la pointe (les piques, les banderilles, l’estoc), où l’effet doit être atteint à coup sûr, avec le minimum de tergiversation. Vous avez repris à votre compte l’éloge que Bergamín décerne à l’agilité, à la grâce efficace, et son aversion pour la lourdeur tâtonnante et la morosité de ceux qui toréent à l’ombre toujours plus allongée de la mort. Tout aussi prestement, vous avez découvert que l’écriture était appelée à se mettre en consonance, et qu’elle pouvait être aussi, comme le suggérait votre cher Balthasar Gracian, un art de la pointe. Il n’y avait plus qu’à se promettre de décrire les choses de l’arène, et toutes les autres, avec le talent et le style dont font preuve les hommes habillés de lumières : « Quand je serai écrivain, je le serai comme il [Bergamín] dit qu’on doit toréer : vivement ! Avec joie, excatitude, rapidité. » Vos récits taurins, par exemple dans Riche et légère, témoignent de cette adéquation entre la perception précise et le raccourci de l’expression, et laissent délibérément de côté tout lyrisme et détail inutiles. Un moment culminant de Paquirri ou un fiasco de Curro Romero se disent, pour ainsi dire, en une demi-phrase, à l’éloquence aussi dense et suspendue qu’une demi-véronique. Et d’emblée ils livrent ce qu’ils ont de plus signifiant ou, si l’on préfère, la réalité et le sens se livrent dans le même élan, et c’est ce dernier qui prend le dessus. Reprenons votre évocation de la faena de Paquirri :

« Paquirri mesurait au plus étroit la distance entre lui et cet abrégé des forces de la terre qui lui était envoyé par contrat ou par destinée. Il lui désignait son parcours et devenu pur esprit, donc introuvable, ne se manifestait plus qu’à travers le signe rouge de la muleta, passant quasi magiquement de la gauche à la droite de l’habit de lumière…L’épée s’enfonça jusqu’à la garde dans le corps qui roula comme une pelote. L’arène entière se leva et dans un tonnerre d’applaudissements se délivra de l’éternité. »

De même, en un tournemain sous votre plume, le Cordobés élimine les distances entre les registres classique et burlesque, suscite dans le public une onde d’intense jubilation et dégage pêle-mêle dans sa prestation le charlatanisme et la vérité : « Gai, content, ivre, il entrait en transe burlesque et l’arène s’enivrait de voir un homme perdre la raison au point d’oublier qu’il risquait sa vie. Mais à l’instant ultime il cessa d’être Matamore et, dans un éclair de lucidité, il plongea mortellement l’épée. »

Les experts pourront l’attester, on ne saurait jamais vous prendre en flagrant délit d’impropriété dans ces évocations tauromachiques. Pourtant, vous vous interdisez de vous laisser enfermer dans le carcan de la terminologie technicienne, si particulière aux initiés, ou à ceux qui prétendent l’être. Vous en dénoncez avec raison le caractère réducteur dans votre préface à votre traduction de La solitude sonore de Bergamín. Car la tauromachie est une fenêtre directement ouverte sur notre monde essentiel –la vie, la mort, la peur, la violence et la beauté -, ce monde qui s’offre de plain-pied au regard des enfants et des poètes, et il serait dommage de ne l’envisager que par la lucarne du « mundillo ». Àces mots-écrans ou verrous, vous préférez les mots du langage usuel qui conservent toute la fraîcheur de leur sens. Vous maintenez le taureau dans son orthographe française, et vous n’hésitez pas à convertir les suertes en phases, la muleta en bâtonnet au drap rouge, le tercio en mouvement, et la faena, selon les cas, en travail ou en suite au drap rouge, en exploitant l’aubaine d’une concomitance avec les termes musicaux.

Oui, chère Florence, s’il en était besoin, vous devez être rassurée. Votre regard sur l’arène est juste et acéré, et laisse se dégager l’émotion liée à ce que vous relatez, sans qu’il y ait nécessité de l’assaisonner avec du « sentiment ». Mais, en littérature comme en tauromachie, le jeu et la prestidigitation – terme qui s’apparente au birlibirloque de Bergamín – servent à la construction de la vérité. Àcet égard le souvenir de Ramón Gómez de la Serna et de ses greguerías vous a incitée à forger vos propres instruments – trastos en langage taurin -, que vous maniez allègrement dans un ouvrage des plus enlevés, Œillet rouge sur le sable, qui égrène pourtant le chapelet des toreros saisis par la mort dans l’arène. Les assonances et les calembours vous servent pour en estomper, à la manière torera, le tragique, mais aussi pour installer de troublantes coïncidences entre ces fins, enchaînées les unes aux autres, derrière lesquelles se laisse entrevoir le fil presque imperceptible du destin : « …Pocapena [nom du taureau de Veragua] …eut peu de peine, vraiment, à prendre ce beau petit paquet de linge…lui enfonçant si profondément la corne dans l’orbite droite que l’œil sortit avant l’âme qui courut après…Avispado, l’Éveillé avisa par deux fois le matador Paquirri qu’il était collant. »

 Il vous arrive aussi de revisiter les expressions taurines, de les transposer, afin d’augmenter le poids de leur prémonition : « Manolo s’est-il arrêté une seconde de trop dans le berceau [c’est moi qui souligne] des cornes ?...Ainsi bercé l’homme s’endort du grand sommeil. » Et lorsque vous évoquez la mort d’Ignacio Sánchez Mejías, rencontrée pour la première fois par le poème de Lorca, et retrouvée par le récit de Bergamín, vous fermez ce chapitre, après le don du sang tardif et inutile de Pepe Bienvenida – matador et surtout grandissime banderillero, de même qu’Ignacio – par cette interrogation : « Du balcon des cornes voit-on l’éternel ? » Comment se retenir de penser que vous avez en tête cette superbe expression taurine, qui traduit le mouvement du torero laissant venir le taureau au plus près, en levant haut les bras avant de clouer au dernier instant, comme au bord de l’abîme, ses bâtonnets : « se pencher au balcon » ?

Au rebours, tout ce qui se passe pour de vrai dans la corrida range parfois les métaphores littéraires au rayon des accessoires postiches, en donnant de la chair aux mots et aux images. C’est ce que vous découvrez en apprenant, le matin de la course bayonnaise de clôture, où il devait vous dédier un taureau, que José Cubero el Yiyo a été tué, « le cœur transpercé par la corne de Burlero ». Du même coup, dans ce récit de votre postface à La tauromachie art et littérature, vous vous sentez entraînée à votre corps défendant dans la chaîne du destin :

 « Que vaut alors une image telle que : mon cœur fut transpercé ? L’espace toujours fragile entre le réel et sa métaphore se déchira. S’y engouffra l’idée folle qu’en qualifiant aujourd’hui d’irréel j’avais contribué au réel mortel. »

Reste cette tension que vous vivez tout au long de vos récits et commentaires taurins, car elle structure l’art du toreo contemporain, entre le temps qu’il faut savoir gagner de vitesse et celui qu’il convient d’étirer, entre le factuel et le visible que la corrida célèbre, et ce qui émerge de l’ombre quand « les bras du torero – en l’occurrence Rafael de Paula – s’endorment », ou « qu’il oublie son corps ». Dans votre Séduction brève vous rappelez que la montre figure dans la main gauche de Pepe Hillo, l’auteur du premier traité tauromachique, l’épée et la muleta étant tenues de la main droite ; vous faites valoir que toutes les qualités morales et physiques exigibles d’un artiste de l’arène, à commencer par l’agilité, sont liées au temps ; que cet art doit être « ultra-rapide », parce que la dispute entre la vie et la mort se joue en un éclair – par exemple au moment de l’estocade – et qu’un espace infinitésimal les sépare. Vous ne savez que trop les conséquences fatale des « effusions prolongées » pour tel matador qui tarda à s’en défaire, et Bergamín vous a appris que la mort même est d’autant plus exécrable qu’elle se « fait paresseuse et lente ». Le sort du grand Belmonte, alourdi par l’âge, obligé, après l’avoir esquivée tant de fois dans l’arène, de la forcer à le prendre enfin, vous inspire cette lamentation : « Malheureux ceux qui précèdent leur mort et ceux qui l’attendent ou qu’elle fait attendre deux heures, deux jours, deux mois, des années. »

Du coup, et de même que l’auteur de L’art de birlibirloque, vous n’aimez pas que la lenteur envahisse aussi le terrain de l’esthétique. Vous répugnez à tout ce qui y devient pesant, insistant, à tout ce qui retarde l’effet recherché, fussent les envolées de la cape caressantes. Car « cet art – expliquez-vous - …ne souffre pas plus la peur que la pose ou l’artifice, pas plus la rêverie que la tristesse ou la morosité, sentiments lents qui font perdre du temps. »

Mais voilà que la littérature et la réalité taurine se rejoignent et donnent chair ensemble, un beau jour de 1981, en cette miraculeuse corrida du Corpus – la bien nommée – à la Maestranza de Séville, course que je ne me pardonnerai jamais d’avoir manquée, étant resté ce jour-là à Madrid pour une raison futile. Sous votre regard et celui de Bergamín, si l’on vous lit bien, le bras droit de Curro Romero et le poignet gauche de Rafael de Paula se sont mis à rêver. Ce temps suspendu ou « tué » par eux n’a pas seulement inspiré le chapitre Vision mémorable dans l’essai de Bergamín, La solitude sonore ; il a été pour vous deux un chemin de Damas, et votre conversion vous a fait voir ce dieu caché, le duende, dont seul Garcia Lorca a pu dessiner les contours. Il vous a surtout conduite à révéler dans La séduction brève la clé de l’entreprise impossible et toujours recommencée de l’art taurin : « Convertir un moment dans le temps…en instant éternel…par une mystérieuse transsubstantiation…Voir tuer le temps, avant qu’il ne nous tue, est cette minute de vérité dont nous allons écouter la musique dans le rond. »

Chère Florence, un peu pour battre votre coulpe, vous écrivez à la fin de votre postface que la fausse afición « tient un livre dans sa main gauche et fait ses naturelles de la main droite » Or, le 16 septembre dernier à Nîmes, au cours de cette autre course céleste, José Tomás vous a entendue et, sous vos yeux, a donné corps, le livre mis à part, à ce que vous teniez pour une vue de l’esprit. Il vous a par là-même définitivement confirmée – terme tauromachique ! – dans la « vraie afición ».

 

François Zumbiehl


 



La corrida est un patrimoine
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