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Connaissances et relations particulières avec l’animal développées dans la tauromachie par Jean-Pierre Digard

Observatoire national des cultures taurines 
Groupe de travail Patrimoine culturel immatériel (janvier-mars 2010)

Jean-Pierre Digard

 

Qu’est-ce qu’un taureau de combat ?


L’acteur central de la corrida est le taureau, mais un taureau particulier : le toro bravo (« taureau brave » en espagnol) ou taureau de combat.

Le taureau de combat n’est pas une espèce[1] distincte de bovidé, mais une variété ou un ensemble de races[2] particulière, originaire d’Espagne, de l’espèce bœuf domestique (Bos taurus).

Par son aspect extérieur (phénotype), le taureau de combat rappelle l’aurochs (le bœuf primitif, Bos primigenius), espèce sauvage-souche du bœuf domestique, dont des populations résiduelles ont subsisté en diverses parties de l’Europe jusqu’à la disparition, en 1627 en Pologne, du dernier représentant attesté de l’espèce. Gibiers redoutables mais recherchés, dont la chasse était valorisée et valorisante, des aurochs ont aussi été utilisés pour les corridas à cheval à leur début ; ils étaient alors capturés pour la circonstance. En Espagne, dès le XVIe siècle, des taureaux étaient fournis pour le combat par des éleveurs et/ou des abattoirs : il s’agissait d’animaux particulièrement agressifs, qui ne pouvaient être maintenus dans les troupeaux domestiques en raison de leur dangerosité. À partir du XVIIe siècle, des éleveurs commencèrent à se spécialiser dans la production de bovins destinés au combat. Mais le simple fait d’élever un animal, aussi sauvage soit-il, ne manque pas de le transformer, dans son aspect (diminution de la taille, éclaircissement et/ou coloration de la robe, etc.) ‑ d’où la formation dès le XVIIIe siècle de différentes races (navarraise, castillane, andalouse) et sous-races ou encastes (Jijón vers 1693, Saltillo vers 1730, Cabrera vers 1763, Vásquez vers 1780, Gallardo vers 1790, puis Vistahermosa, etc.) ‑ comme dans son comportement (diminution de l’agressivité en l’absence de prédateurs, perte d’initiative et d’endurance dans la recherche de nourriture, familiarisation avec l’homme). Pour conserver chez ces taureaux les qualités qui faisaient apprécier l’aurochs en tant que gibier dangereux, il a fallu élaborer un système de production approprié : sélection rigoureuse des reproducteurs, élevage très extensif, présence et interventions de l’homme réduites au strict nécessaire… En résumé, le taureau de combat est le produit d’un mode de domestication tout à fait original : les actions domesticatoires, aussi discrètes et distanciées que possible, ont été exercées sur lui comme à contre-courant, dans le sens d’un ensauvagement contrôlé et orienté, de manière à conserver, paradoxalement en apparence, chez l’animal domestique le phénotype (aspect extérieur) et l’éthogramme (ensemble des comportements innés) de l’espèce sauvage d’origine désormais disparue.
 

L’élevage du taureau de combat

En dépit de certaines apparences, le taureau de combat est donc bien un animal domestique : d’une part, il appartient à l’espèce Bos taurus dont la première domestication est attestée au Proche-Orient et en Europe orientale depuis une douzaine de millénaires ; d’autre part, il fait l’objet depuis plusieurs siècles, dans les élevages d’Espagne, de France et du Portugal, d’une sélection stricte et de croisements raisonnés qui ont conduit à la création de sous-races (encastes) et de lignées bien identifiées et suivies dans la durée. La sélection des reproducteurs ‑ principalement sur des critères généalogiques (qualités des ascendants), d’aspect extérieur pour les mâles (qui doivent arriver limpio, purs, intouchés, dans l’arène) et de comportement au cours d’essais (tientas) pour les femelles ‑ a conduit à la fixation, dans les encastes de taureaux de combat, d’un phénotype proche de celui de l’aurochs et d’un éthogramme présentant les aptitudes requises pour le combat dans l’arène : allure (trapío), « noblesse » (charge spontanée et franche) et surtout bravoure qui fait que le « taureau brave » (toro bravo) ressent la douleur (des piques et des banderilles), non comme une « souffrance » (notion qui implique douleur plus stress), mais comme une excitation agressive, une incitation au combat... À l’inverse, le caractère manso (non combatif et/ou rétif) est considéré comme un défaut.

De plus, les taureaux de combat sont, pour l’essentiel, élevés dans un cadre très extensif[3], sur des herbages naturels, où il leur arrive de côtoyer des herbivores sauvages (cervidés, mouflons, sangliers), témoins de la biodiversité naturelle mais aussi concurrents alimentaires du bétail domestique, et où la recherche de nourriture sur de vastes espaces, par tous les temps, développe la rusticité, l’endurance, la dureté des taureaux.

Enfin, leurs contacts directs avec l’homme sont limités aux opérations indispensables comme le tri du bétail, son marquage, les interventions vétérinaires et les vaccinations obligatoires (de plus en plus nombreuses en Europe[4]).

Ne pas protéger la corrida reviendrait donc à menacer sciemment de disparition une double biodiversité : la biodiversité sauvage dont les écosystèmes pâturés d’Andalousie, d’Estrémadure et de Camargue sont des réservoirs originaux, et la biodiversité domestique dont les populations de taureaux de combat sont des produits et des expressions qui comptent parmi les plus remarquables.
 

Les taureaux de combat dans l’arène

Quelles que soient les significations qui ont pu être attribuées au(x) jeu(x)-spectacle(s) taurin(s) ‑ interprétation sacrificielle (Leiris, 1981 ; Pitt-Rivers, 1983), métaphore de l’acte sexuel (Leiris encore), interprétation évolutionniste comme « réminiscence archéologique » (Romero de Solís, 1994), codification de pratiques populaires dans le cadre d’un « processus de civilisation » (Elias, 1973), métaphore de l’action domesticatoire (Digard, 1990), produit moderne d’une « dynamique d’engendrement réciproque » par différenciation puis codification de propriétés formelles à partir d’un même fonds commun de jeux taurins (Saumade, 1994, 1998), etc. ‑, quelles que soient aussi les modalités des jeux-spectacles taurins considérés (voir tableau ci-dessous), l’animal, dans l’arène, est toujours dominé, sa fougue canalisée, instrumentalisée pour manifester la supériorité de l’homme et pour magnifier son art tel qu’il s’exprime dans le toreo. Cela vaut principalement pour les corridas, pour lesquelles on parle de « domination » (dominio) et de « châtiment » (castigar) du taureau, mais aussi, à certaines différences près, pour les autres types de « courses » de taureaux, de bœufs ou de vaches, dont il a été démontré que les unes et les autres résultent d’une différenciation progressive à partir d’un même fonds culturel (Saumade, 1994, 1998).

 

 

corrida
espagnole

corrida
portugaise

recorte
arago-navarrais

course
camarguaise

course
landaise

animal

taureau

taureau

vaches ou taureaux

bœuf ou taureau « cocardier »

vache

homme

torero + peones,
banderilleros,
picador

cavaleiro ou rejoneador
+ peones

forcados

foule descorredores
et/ou des recortadores

raseteurs

écarteurs

action

corrida en 3 tercios

corrida à cheval
+ forcados

encierro
et/ourecorte

course précédée de l’abrivado

course

lieu

circulaire ou ovoïde
(arène)

circulaire ou ovoïde (arène)

espace public et/ou arène

multiforme non circulaire

circulaire ou longitudinal

mouvement de l’animal

libre dirigé

libre dirigé

libre dirigé

libre

attachée dirigée

fin

mise à mort

publique

mise à mort non publique

encierro : mise à mort publique en corrida ;
recorte : pas de mise à mort

pas de mise à mort

pas de mise à mort

Les jeux-spectacles taurins franco-ibériques
(d’après Saumade, Les Tauromachies européennes…, 1998, p. 118 et 126)

L’art du toreo, qui atteint son point culminant dans la faena (enchaînement des passes de muleta au cours du dernier tiers de la corrida) et son achèvement dans l’estocade, exige que le matador sache, en quelques minutes seulement, prendre la mesure des qualités et des défauts de chaque taureau, prévoir ses réactions, décrypter son occupation de l’espace (querencia, refuge, etc.) et son schéma corporel (la perception et l’usage qu’il fait de chacune de ses cornes), de manière à pouvoir, par les piques et le travail aux leurres, infléchir éventuellement le comportement de l’animal et en tirer le meilleur parti technique et esthétique possible (certains grands toreros sont capables de faire donner beaucoup à des taureaux dont, à première vue, il semblait y avoir peu à attendre).

 

Savoirs et compétences mis en jeu

La pratique tauromachique requiert, on l’a vu, des animaux particuliers, dont la production suppose des connaissances écologiques, éthologiques et zootechniques étendues et approfondies.

Le jeu-spectacle tauromachique lui-même nécessite aussi, de la part de l’homme, des qualités spécifiques : des qualités physiques et morales ‑ courage, sang-froid, maîtrise de soi ‑, une sensibilité esthétique affirmée, mais aussi des aptitudes intellectuelles et psycho-motrices ‑ rapidité et sûreté du coup d’œil, assurance et fermeté du geste technique, empathie avec l’animal ‑, aptitudes que les acteurs taurins partagent avec tous les « bêteleux », ces paysans à qui leurs pairs reconnaissent un don particulier, inné, et une passion pour le maniement des animaux, avec, ici, en plus, le risque d’accidents, souvent mortels, en cas d’erreur, ce qui force au respect, quoi qu’on en dise.

Parmi les activités animalières, les activités taurines, élevage et jeux-spectacles à la fois, se signalent donc par un extraordinaire cortège de talents, de connaissances, de savoir-faire, d’intelligence, de sensibilité et de passion ‑ en un mot : par toute une culture dont le taureau est le centre et où le taureau est admiré et respecté pour ce qu’il est : un animal dangereux.

Ne pas protéger la corrida, ce serait donc prendre le risque de laisser disparaître, à la fois et en même temps, une double biodiversité, végétale et animale, sauvage et domestique, et une culture vivante, originale, exemplaire à bien des égards, et en tout cas caractéristique d’une large partie de l’Europe du Sud-Ouest (Espagne, France, Portugal).

Références bibliographiques :

Bennassar, Bartolomé
1993 Histoire de la tauromachie. Une société du spectacle, Paris, Éditions Desjonquères.

Carrère, Bernard
2001 Les Élevages de taureaux de combat. Origine et évolution, Mont-de-Marsan, Éditions Jean Lacoste.

Digard, Jean-Pierre
1990 L’Homme et les animaux domestiques. Anthropologie d’une passion, Paris, Fayard (« Le Temps des Sciences ») ; nouvelle édition : même éditeur, 2009.

Elias, Norbert
1973 La Civilisationdes mœurs (1939), Paris, Calmann-Lévy.

Fournier, Dominique ; de Pablo Romero, Jaime
1994 « Le toro bravo, sujet d’ethnographie », Gradhiva, n° 16, p. 45-57.

Leiris, Michel
1981 Miroir de la tauromachie, Montpellier, Fata Morgana.

Pitt-Rivers, Julian
1983 « Le sacrifice du taureau », Le Temps de la Réflexion IV, Paris, Gallimard, p. 281-297.

Romero de Solís, Pedro
1994 « L’invention du “ruedo”. La plaza de toros de Séville et les ruines de Pompéi », Gradhiva, n° 16, pp. 67-77.

Saumade, Frédéric
1994 Des Sauvages en Occident. Les cultures tauromachiques en Camargue et en Andalousie, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme.

1998 Les Tauromachies européennes. La forme et l’histoire, une approche anthropologique, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques.

Wolff, Francis
2007 Philosophie de la corrida, Paris, Fayard.

 


[1]Espèce : en zoologie, taxon désignant un ensemble d’individus qui présentent un même génotype (patrimoine génétique) et qui ne peuvent par conséquent se reproduire qu’entre eux, à l’exception des cas, exceptionnels, d’hybridation.

[2]Race : en zootechnie, population homogène d’animaux domestiques sélectionnés en fonction d’un même « standard » (ensemble de caractères anatomiques et, dans une moindre mesure, comportementaux) et que l’on fait se reproduire entre eux. À la différence des espèces, les races d’une même espèce sont interfécondes et peuvent être croisées, donnant des métis.

[3]La production de six taureaux de corrida nécessite de disposer d’une quarantaine de « vaches de ventre » et de 3 à 20 hectares de pâturage par tête de bétail durant quatre à six ans.

[4]Cf. l’attestation sanitaire d’origine dite « carte verte » exigée pour l’importation de bovins en France.

 

 

 

 

 

 

 

 


 



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